Dans ce quartier d’affaires bien connu, les édifices dédiés à la gouvernance de grandes entreprises se serrent les uns contre les autres dans une course inutile vers les cieux.

 

« Gratte-ciel », quelle dénomination bien trop présomptueuse !

Prenez garde aux éternuements intempestifs de la voute céleste…

 

 *****

 

La verrière qui court le long des murs du bureau directorial invite le regard à plonger indiscrètement dans les locaux abrités par les autres buildings.

Vous croyiez presque pouvoir toucher du doigt vos homologues.

Finalement, vos frères d’armes.

 

Devant la perspective infinie composée par l’enfilade de vitres double épaisseur,  scellées et teintées, vous vous retrouvez dans la peau d’un rat de laboratoire, collé à la paroi de sa cage sous l’œil inquisiteur d’un expérimentateur.

 

C’est par où la sortie ?

Il y a un moyen de se rendre invisible ?

Qu’est ce qu’on va me faire, ce coup-ci ?

 

La hauteur estimable par la simple contemplation d’une forêt dense de toits d’habitation vous insuffle alors un sentiment ambigu de supériorité qui vous met instantanément mal à l’aise…

 

Autour de vous, les tours de verre des puissants.

Plus loin, les cages à lapins des vies écrasées.

 

L’homme assis en regard respire la puissance, chacun de ses pores exhalent le fumet du pouvoir que lui confère le prestige de son statut.

Il commande ses ouailles sans état d’âme et vous écrase de la masse de ses K€, masse que vous devinez faramineuse au regard de vos appointements.

 

Enfin, d’un autre côté, c’est lui le Boss, le patron, le grand manitou, le singe, le grand gorille dominant « dos argenté », enfin ce que vous voudrez utiliser pour le nommer tout bas entre collègues.

 

Lorsqu’il prend la parole, votre regard se pose sur la Breitling dernier modèle qui pend nonchalamment à son poignet.

Bling-bling, tic-tac, de quoi rembourser les dernières mensualités de votre Twingo dernière génération.

 

Vous avez l’air péquenot avec votre Swatch cuvée printemps 2005, celle où des geckos psychédéliques suivent la course des aiguilles – mouvements suisses quand même !

 

La voie de Big Boss, assurée, crève l’espace qui vous sépare de lui et vous ramène à la réalité.

Il tente de vous mettre à l’aise mais vous persistez à ne songer qu’à une chose : ne pas commettre d’impair maintenant que vous avez mis le pied dans le Saint des Saints et que vous êtes à deux doigts de tremper vos lèvres tremblantes dans le calice sacré après vous être voluptueusement roulé dans le Saint Suaire.

 

N’oubliez pas que dans ce bureau feutré, les murs étouffent péniblement les intrigues des Dieux : les coups bas comme les triomphes suspects et même les aléas du CAC 40.

Là, enfin, où se façonne la destinée des petits salariés inconnus prêts à être envoyés au carnage pour le porte-monnaie d’actionnaires passionnés par la stratégie économico-guerrière.

 

Vous, vous êtes l’ELU, du moins, tente-t-on de vous le faire croire en vous recrutant.

Tenez-vous à cela, que Diable !

 

« Nous sommes heureux de vous accueillir dans l’état-major de notre grande et belle entreprise. Bienvenue.

 

-          Merci, Monsieur.

 

-          Vous faites partie de la Direction, vous êtes maintenant un de ses bras armés.

Nous attendons de vous que vous mobilisiez les troupes mais surtout que vous soudiez les équipes autour de l’idée-maîtresse qui nous transporte :

la R-E-N-T-A-B-I-L-I-T-E   M-A-X-I-M-A-L-E !

 

-          … oui, Monsieur.

 

-          Notre stratégie, nous en avons déjà parlé, c’est l’attaque éclair : la BLITZKRIEG !

Notre plan d’attaque est simple : agresser les concurrents sur leurs propres terrains sur tous les fronts et par tous les moyens, conquérir leurs marchés en un temps record,  les EXTERMINER avant qu’ils ne puissent se mobiliser !!!

 

-          …

 

-          Vous comprenez, nous sommes en guerre économique, nous devons faire face à la menace de nos concurrents occidentaux mais aussi à celle des pays en voie de développement… La Chine - l’atelier du monde - se rebelle et tente de sortir de son rôle d’exécutant…où va le monde, je vous le demande !

Qu’en pensez-vous ?

 

-          …

-           ?

-          … vae victis* ? »

 

 

 

****

 

 

 

Bien que ce petit texte soit tout à fait imaginaire, il fait pourtant la part belle au vocabulaire utilisé dans les entreprises voire entendu dans la bouche de managers « dos argenté ».

Les principes du management appliqués de nos jours sont souvent tirés des traités de Sun Tzu (stratège militaire chinois du Vème siècle av. J-C) qui prônait notamment que « toute guerre est basée sur la tromperie »… édifiant si on extrapole au monde économique contemporain…

 

 

Allez, je vous livre la prochaine marotte managériale qui va débarquer sous peu :

 

« le rire en entreprise ».

 

Youplaboum ! Non, on ne s’envoie pas en l’air, on s’envoie chez Pole Emploi !

 

Le port de nez-rouge sera alors vivement conseillé lors des annonces de plan sociaux.

 

… mieux vaut en rire… en effet…

 

 

*Vae Victis (expression latine) : malheur aux vaincus.

Le chef gaulois Brennos, vainqueur de Rome vers 390 av. J-C, aurait utilisé cette expression lors de l’invasion de l’Italie. Une façon comme une autre de prévenir les vaincus qu’ils auront à subir le piétinement des vainqueurs…

Retour à l'accueil