« Réunissons nous, mes frères... »


 

Vous vous pressez de rentrer de déjeuner suivi par vos collègues, les uns tentant de camoufler une chemise tâchée avec une pauvre cravate rayée qui n'en demandait pas tant, les autres usant de chewing gum pour camoufler une haleine un peu trop chargée.


 

La moitié des participants au Saint Office est en retard, cherchant fébrilement le bloc-note « bureau » à petits carreaux  et le Ball Pentel, corps vert et mine bleue, qui fera gagner une once de rigueur et de professionnalisme aux mines de cadres en phase de digestion.

 

Quelle idée aussi, d'officier après le déjeuner !


Car, « mes frères, nous allons nous concentrer autour de notre gourou, de notre maître à penser...Aujourd'hui, mes biens chers frères, c'est le jour de la réunion des cadres de direction ! »


Ça tombe bien... ces derniers temps, vous vous sentez un peu seul dans votre beau bureau de manager débordé, un peu lassé de travailler isolé dans votre coin à engraisser cette société qui vous le rend plutôt bien par bulletin de paie interposé.


Parfois, vous en avez un tantinet assez de devoir prendre des décisions qui vont peser lourd sur votre conscience.


Alors, vous attendez avec ferveur les sacro-saintes réunions des cadres de direction, reconnaissance de l'économie capitalistique triomphante appliquée à votre entreprise,  prétexte à tous les dégraissages et à toutes les décisions inhumaines bénies par le Saint des Saints.


« Oui, mes frères, nous devons avoir la foi... »


Et pour motiver ces troupes d'archanges, rien de mieux qu'une bonne petite réunion qui vous endormira quelques heures, vous fera adhérer à toutes les idéologies grâce à sa propagande pompeuse...


Rien de mieux pour se sentir important que de côtoyer toutes ces personnes aux magnifiques titres ronflants ou rencontrer les têtes pensantes et influentes de la « bouate ». Ça pose son cadre sup', non ?

 

« Qu'on ne me dérange pas, je suis en réunion ! » annoncez-vous à votre assistante avec force mine de conspirateur ou de celui qui est dans le secret des Dieux,  bande de mécréants au bas de l'échelle.

 

 

14h00.

C'est l'heure H, la minute précise où soigner votre entrée en scène.


Devant les yeux avides du petit jeunot qui vient d'intégrer la direction financière, vous rivalisez de stratagèmes avec vos collègues pour lui faire gober que vous connaissez tout le monde dans cette salle.


Vous êtes le loup blanc de l'entreprise, le vieux marin à qui on ne la fait pas, le pilier du service, la béquille du PDG, le Saint Suaire du Christ...


Cela tombe bien, le petit jeunot semble quelque peu intimidé devant toutes ces huiles première pression, lui qui a encore l'aspect d'une vinaigrette, pas encore assez sûr de lui, pas encore de cadavre dans le placard, petit joueur, vas !


« Nous allons voir ce que tu as dans le ventre ! »

 

Silence dans la salle, le Saint Père parle, il vous projette des transparents réalisés par les mains expertes de sa secrétaire privée et plus si affinités, des « sliiiiiiiiiiiides » comme disent les gens modernes et anglicisés.


Ça fait pro, ça fait beau, c'est rigolo cette manie de l'utilisation de l'anglais à tout va dans le monde de la « bouate ».


Vous en convenez, c'est plus classe de dire « training » à la place de « formation », « open space » au lieu de « bureaux ouverts à tous les vents », « call center » au lieu de « poulailler de téléphonistes » ou encore « parking » pour « voie de garage »...

 

Mais, vous vous égarez, revenez plutôt à vos bénéfices et à vos slides si professionnellement et illisiblement préparés par la secrétaire privée et plus si affinités du PDG.


Vous tentez désespérément de les interpréter et de les déchiffrer mais peu de Champollions sommeillent dans les esprits des cadres sup'.


C'est diablement incompréhensible cette courbe... doit-elle descendre ou monter ?


Quel est ce signe cabalistique ? Positif ? Négatif ? Substantif ? Imparfait de l'indicatif ? Coupe-tif ?

 

Alors, vous vous donnez l'air de celui qui a tout compris, « vous saisissez, la direction est ma seconde nature ! ». N'oubliez jamais qu'il est important d'avoir l'air intelligent surtout lorsque personne n'a rien compris à la démonstration.


Vous hochez la tête d'un air entendu même quand le PDG suggère une pause pipi, n'en faites vous pas trop ?

 

Heureusement, la secrétaire privée et plus si affinités du PDG a eu la bonne idée de déposer de quoi vous abreuver au centre de la table.


Incroyable ce qu'il fait chaud dans cette salle, même cravate desserrée.


 Vous vous servez une tasse de café ou un verre d'Evian dans un gobelet en plastique résolument non recyclable pour vous donner une contenance.


Si cela ne suffit pas, il est de bon ton de nettoyer soigneusement vos lunettes en déposant un peu de buée sur les verres encrassés. Eventuellement,  vous pouvez examiner méticuleusement vos ongles à la recherche d'une impureté mais il convient d'éviter de les curer avec le capuchon du Ball Pentel.

 

Vous commencez à trouver le temps long, c'est le moment d'exhiber votre magnifique smart-phone dernière génération, celui qui fait pâlir d'envie vos collègues ébahis, celui qui cumule les fonctions de téléphone-GPS-PDA-APN-« tu peux crever pour que je te le prête ».

 

Tendez l'oreille, vos collègues s'esclaffent, le PDG a osé émettre une pointe d'humour sur les courbes. Non, non, pas celles avantageuses de sa secrétaire privée et plus si affinités mais sur les excellents résultats de la « bouate », vous pouvez respirer et joindre votre rire forcé à la chorale des petits cadres rieurs.


L'heure tourne, il vous reste peu de temps pour déployer la panoplie des comportements qui vous feront gagner des bons points : fayotter, émettre un avis pour ne rien dire tout en prenant des notes dans votre bloc « bureau » à petits carreaux avec votre magnifique Ball Pentel corps vert et encre bleue.

 

Souriez, vous avez une nouvelle fois réussi à maintenir votre rang dans le Saint des Saints !

 

 


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