Raymond*  vient de fêter ses 52 ans.


Il travaille pour notre plus gros client dans cette petite ville grise de l'Eure où il fait partie de l'équipe d'entretien depuis plus de dix années. Il est apprécié de tous, bien noté par son chef, toujours un petit mot pour chacun, le cœur sur la main.


 

Mais Raymond ne va pas bien. Il doit s'arrêter un long moment.

Congé pour longue maladie comme on dit pudiquement.


 

Paul Beurgueur, son responsable depuis plusieurs années m'appelle un matin.

Raymond a passé une visite médicale à la médecine du Travail et la sentence est tombée... « Inapte à tous poste dans l'entreprise, danger immédiat, article R. 241.51.1 du Code du Travail ».

 


Paul a la fiche de non-aptitude entre les mains, signée du médecin.

 


C'est sans appel.


Impossible de faire travailler Raymond, il en va de sa sécurité comme de celle de ses collègues.

 


Gêné, Paul me met au courant de la situation. Raymond l'a joint par téléphone, il va de mal en pis... sa pathologie gagne du terrain. Il aimerait régler sa situation avec Grenouille-nette SA tant qu'il le peut.

 


Ça jette un froid. Paul me propose que nous partions en province pour mener l'entretien préalable légal sans avoir à déranger Raymond. C'est humain, nous pouvons nous déplacer, lui moins.

 


Banco, le temps de mettre en route la procédure, nous nous mettons d'accord sur ce voyage.

 

 

A 2 jours du départ, Paul me contacte, il est désolé, il ne peut pas se libérer... une affaire importante à régler... pas possible de s'absenter...mais il a la solution, il charge Madame Ramires, sa collaboratrice de le représenter. Délégué, il sait, le Paul !


Je ne bronche pas - à quoi bon ? -  curieusement, je m'y attendais.


Comment peut-on manquer d'autant de courage devant un salarié si mal en point, au moment le plus difficile de sa vie ?

 

« ...le respect des hommes et des femmes... », c'était bien sur la plaquette de l'entreprise ?

 

Le jour J, je n'en mène pas large dans la Clio blanche qui me mène chez Raymond.  

Je ne sais toujours pas comment je vais aborder la situation... « Bonjour Raymond, on risque de prendre la décision de vous licencier, merci pour tout et bon courage pour la suite ». C'est en substance ce que je vais devoir lui annoncer de vive voix même si je sais qu'il s'en doute déjà.

 

Madame Ramires me confirme ce que je supposais. Paul Beurgueur s'est dégonflé comme une outre... pitoyable... incapable d'affronter son futur ex-salarié...il préfère nous envoyer au feu.

 

La ville est triste, les rues sont vides et froides, le temps nuageux n'est pas engageant, nous nous hâtons.


Raymond habite une résidence banale, entourée de sa femme et de sa fille.

Ils nous accueillent chaleureusement dans leur modeste salon, nous offrent le café. Ils baissent le son de la télé, ça fera juste une ambiance sonore.


Sa fille prend la parole, les médecins sont pessimistes, Raymond n'en a plus pour longtemps. Tous ses traitements sont stoppés.


Je suis surprise, Raymond n'a pas l'air d'être à l'agonie. Comment penser en le regardant qu'il est en phase terminale ?


Raymond exprime son étonnement de ne pas voir son responsable, Paul Beurgueur, pour cette entrevue. Je ne peux pas lui dire que les couilles sont en option chez certain mais je le pense très fort. 


Il est triste, il est déçu...il a raison.


Nous en venons au cœur du problème, nous convenons ensemble des étapes à venir.


Raymond ne voit pas d'objection à être licencié, il percevra les indemnités de départ ce qui l'arrange plutôt. Il prépare activement son envol, il veut tout régler pour que ceux qui restent aient le moins de souci le jour venu... ce sera déjà assez difficile comme cela. Nous décidons également de demander un déblocage anticipé des sommes auxquelles il peut prétendre par la prévoyance de l'entreprise. Idem, il préfère avoir la somme avant pour planifier l'après. On fera le forcing auprès de l'organisme s'il le faut, je m'en porte garante.


C'est beaucoup d'émotion, Raymond fond en larme. Il réalise qu'il perd définitivement son travail même s'il n'était plus présent depuis un long moment.

Un nouveau pas vers le gouffre...


Madame Ramires  reste silencieuse à mes côtés, elle travaille avec ce salarié depuis si longtemps.


Nous parlons longtemps tous ensemble, Raymond nous remercie de l'avoir considéré, c'est si rare une entreprise qui ne vous jette pas salement dans les coups durs et qui vous laisse encore votre dignité.

 

En quittant Raymond ce jour-là, je sais que je ne le reverrai probablement pas.


Mais je comprends que j'ai pris la bonne voix : DRH.


Directrice des Ressources HUMAINES.

 

C'était il y a plus de 5 ans. Je n'ai jamais oublié Raymond.


Comment pourrais-je oublier cet instant d'humanité ?


D'autant plus que je portais une petite vie en moi qui verrait le jour alors que l'homme que j'avais brièvement rencontré allait la quitter ... quasiment au même moment ...

 

 


Après cet épisode, Paul Beurgueur n'a jamais retrouvé ses attributs masculins.

 

* les noms et les prénoms ont tous été modifiés.


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