Humeur.

 

C’est un fait facile à vérifier.

 

La logique financière ayant pris le pas sur toutes les autres logiques d’entreprise (notamment sur la logique humaine, celle qui me concerne le plus…), les rapports des pouvoirs en présence se sont durcis.

 

Les chefs d’entreprises considèrent même les ressources humaines avec une optique financière, c’est à dire qu’on jauge les effectifs, la richesse humaine, par le petit bout de la lorgnette : il faut couper dans le gras (à notre niveau, je crois qu’il n’y en a plus beaucoup !), il faut rogner sur tout ce qui dépasse (l’homme représente un coût qu’il faut réduire à tout prix !).

 

Et un horrible mot, qui veut tout dire et ne rien dire à force d’être présenté à toutes les sauces, a envahi toutes les sphères de la vie humaine : la GESTION !

 

Si dans des environnements financiers, ultra-concurrentiels et/ou moribonds une telle pensée exclusive peut se concevoir, qu’en est-il  du dogme de la gestion érigée comme ligne de conduite de la sphère personnelle ?

 

Allez faire un tour chez les marchands de journaux pour consulter les couvertures des revues où promenez-vous sur Internet.

 

Vous serez édifié par l’utilisation galvaudée du terme « gestion » : gérer sa famille, son temps, ses relations (j’en passe) …

 

Vous pourrez toujours me rétorquer qu’il ne s’agit là que d’un tic de langage qui ne porte pas à conséquence…

 

Vraiment ?

 

Je vous propose un petit florilège de la gestionite aigue qui nous contamine insidieusement :

 

- Gestion du temps : un grand classique qui fait le bonheur des organismes de consultants et de formation. Vous y apprendrez comment optimiser votre capital-temps (sic) pour déployer les méthodes d’organisation et atteindre votre niveau d’excellence. Le temps ainsi dégagé vous permettra donc d’accepter sans riposte possible une surcharge supplémentaire de travail. Comment ? Vous pensiez naïvement qu’il s’agissait d’équilibrer votre vie professionnelle et votre vie privée avec le temps enfin dégagé ? Mais enfin, c’est l’accroche attrape-nigaud qui justifie  que vous vous inscriviez à une séance de formation (hors de votre temps de travail)...

 

 

-         Gestion du stress : apprenez comment gommer les symptômes négatifs du stress (en clair, vous saurez comment respirer profondément, vous apaiser au lieu de défoncer la tête d’un collègue ou de piquer une crise de nerf à vous rouler dans les couloirs de l’entreprise), renforcer votre résistance (votre tête est-elle plus dure que le mur de la cafétéria ?). L’objectif est de maîtriser l’expression du stress plutôt que de se poser la question dérangeante  « pourquoi le stress ? »…

 

-         Gestion de la famille. De la situation difficile à l’organisation quotidienne : on gère, on gère…. comme si on était en entreprise : horaires, trajets, occupations… et qu’il n’y ait pas un grain de sable ou une tête qui dépasse dans le bel ordonnancement de l’équipe familiale. Sinon, gare aux restrictions budgétaires ou pire, au dépôt de bilan. Rassurez-vous, il est souvent précédé par un Plan de Sauvegarde de l’Equipe familiale avec débarquement forcé des éléments perturbateurs (out-placement de belle-mère par exemple).

 

-         Gérer ses vacances, gérer sa vie privée, gérer sa relation de couple, gérer l’école et les frasques de vos héritiers, vous trouverez des exemples à la pelle et vous frôlerez vite l’indi-gestion (sic).

 

Même l’argot de « la zone » se pique du noble art de la gestion.

 

Si un lascar de la cité vous lâche qu’il gère deux meufs en même temps, comprenez qu’il tente d’emballer deux donzelles, sans qu’aucune ne soit consciente de sa duplicité. Les propos de notre jeune Don Juan n’explique pas s’il a conçu un business-plan pour mener sa vie amoureuse mais nous sommes en droit de nous poser la question…

 

Finalement, le plus dérangeant n’est il pas que « gérer » soit usité dans un autre contexte que celui de la finance ou du monde des biens matériels ?

 

 

Passons aux travaux pratiques, je vous propose un petit jeu de synonymes :

 

A « gérer », substituer l’un des termes suivants : administrer, régir, piloter, manager…

 

«  Gérer sa famille,  gérer sa relation de couple, gérer sa vie privée… » donne par exemple « Piloter sa famille,  administrer sa relation de couple, régir sa vie privée… ».

 

Hmmmmmmm, ça prend tout de suite une autre teinte et nous voyons presque poindre un futur despote au cœur de pierre…

 

Et si nous « prenions soin », nous nous « intéressions » plutôt que nous gérions ?

 

Que ce terme demeure dans la sphère professionnelle et financière et que nous utilisions d’autres mots pour les aspects humains afin de changer notre regard et éprouver plus de considération pour l’humain.

 

 

« Gérer »  est un mot fourre-tout que j’espère voir vite relégué dans les oubliettes de la misère lexicale avec les horripilantes expressions « au niveau de » (c’est cela, oui !), « au jour d’aujourd’hui » (et au demain de demain ?),  et autre « j’ai envie de dire »  (ben, dis-le !!!!)…

 

 

(Retrouvez cet article en ligne sur le web-mag de CERGYVIE!)

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